Aimer La Ville
2007-2009 Paris
Mon arrivée à Paris en 2008 a été marquée par le métro. Je l’empruntais deux fois par jour pour me rendre à mon nouveau travail, à raison de douze stations, une heure et demie de trajet aller et retour. Une expérience assez intense pour un jeune provincial.
Ce métro n’était pas comme les nouveaux métros d’aujourd’hui. La ligne 10 que j'empruntais était composée de vieux trains bruyants, avec des temps d'arrêt longs, marqués de chaque côté par de géants panneaux publicitaires. Géantes images de corps représentés, géants messages impossibles à éviter, à moins de se plonger dans sa bulle. Difficile pour quelqu’un comme moi qui a toujours eu la tête dans les paysages lors des voyages en train.
Tous ces déplacements quotidiens n'étaient qu’une petite partie d’un réseau d’artères immense où circulait le sang du corps urbain se pressant vers le cœur de la capitale.
“… tout se passant comme si l’espace souterrain, par un effet d’optique particulier, offrait une image ‘grossie’ des évolutions lentes ou accélérées de la société en mouvement”(1).
Je voulais retranscrire ma nouvelle expérience du métro parisien par le biais de la photographie. Je m'essayais à quelques “clichés”. Des bouts d’images publicitaires, des morceaux de cadres, hors-cadres, des affiches déchirées, les diverses assises ici ou là, quelques images du réseau de câblage… Impossible pour moi de photographier à l’intérieur des trains : tout y était fantomatique, mis à part quelques traces au sol où s'entremêlaient les jambes et les pieds des utilisateurs. Je ne trouvais pas l’inspiration, rien de concret ne se présentait à moi. De plus, j'entrepreneais déjà un projet photographique à la surface, dans la ville de Boulogne-Billancourt(2) ou je vivais.
Non, ce n’étaient pas les gens, ce n’était pas l’architecture des trains qui m’intéressaient dans le métro… mais plutôt les “Images” qui s’y trouvaient déjà.
“L’envahissement de notre vie quotidienne par les images constitue en soi une source de traumatisme, à laquelle la pratique photographique est une forme de réponse.”(3)
Tout d’abord, avec une petite caméra, j'ai commencé à filmer des parties de corps qui se trouvaient sur les affiches publicitaires. J’ai réalisé une petite vidéo où les visages, puis les bouches se succédaient. Je n’atteignais pas toujours un rendu optimal, mais ces prises de vue inconscientes des organes de l’oralité allaient me donner la voie du langage, du pouvoir de l’expression verbale.
Finalement, un jour arriva où je découvris avec stupeur ce nouveau slogan de la RATP : “AIMER LA VILLE”.
Ce fut le déclic. J’avais oublié pourquoi j’aimais tant ces grandes villes photographiées et visitées jusqu’à maintenant… Ces mégalopoles qui me fascinaient semblaient être le centre du monde où toutes les populations étaient représentées, où les différences coexistaient. Un ailleurs où tout me semblait possible.
“Aimer la ville” est le premier slogan publicitaire que j’ai noté sur un petit carnet. Dorénavant, je l’emporterais toujours avec moi et j’y noterais tous ceux qui m’interpelleraient. C’est à ce moment-là que j’ai compris que mon projet d’images du métro parisien prendrait une autre tournure.
Plus besoin de prendre des photographies et des vidéos des personnes imprimées sur ces panneaux. Pour le moment, ces images ne m'intéressaient plus. Elles étaient beaucoup trop policées, sortes d’ersatz humains du beau monde occidental; elles ne parlaient de rien d'autre que d’elles-mêmes (3).
Et puis, j’allais y revenir bien plus tard sans m’en rendre compte, avec un autre projet d’images d’images publicitaires qui prendra tout son sens (cf. Cell Phone Women, 2011-2014).
Non, je leur préférais ces petites phrases, ces mots ou chiffres qui les accompagnaient, qui laissaient place à une interprétation, à ce qui se déroulait ici, sous mes yeux.
L'expérience d’une grande ville comme Paris, où la question économique et matérielle semblait être au cœur des préoccupations de la vie contemporaine. Interrogé et absorbé, je naviguais autour de “l'Image” créée et transformée pour et par la société de consommation.
C’était ça, mes images du métro parisien. L’ image verbale des slogans publicitaires: c’était l’image de la société qui surgissait alors, celle du mode de vie capitaliste universel en pleine crise, qui allait devenir mon sujet principal.
L’enregistrement des images des corps en mouvement vers une existence dirigée et influencée, des réseaux qui les transportait, ainsi que les “images ersatz” qui s’y trouvaient, allaient se placer au second plan. L’abendon de l’enregistrement photographique au profit de la collecte de ces textes isolés, noir sur blanc, semblait être un contre-pieds à la saturation des images. Ces slogans représentaient et me renvoyaient directement et simplement à l’image triste du monde et de ses problématiques du moment:
surmonter la crise, toujours consommer, s’en aller ailleurs.
(1) “Le métro revisité, Marc Augé, Seuil 2008.
(2) “Le Nouveau Centre-Ville”
(3)“Le mystère de la chambre claire”, Serge Tisseron, 2008, Champs arts.
(4) “Psychanalyse de l’image”, Serge Tisseron, Pluriel 2010.
N.B. Les textes ont été retranscrits en noir sur un fond blanc à l’aide d’un logiciel de traitement d’images afin de les enregistrer dans un format JPEG pour en obtenir un fichier image dans un format homothétique au 24x36 cm, à l’instar de la pellicule photographique 35mm.
Sans titres (”Aimer La Ville”, série #1) Formats variables sur support variables (Impression photographique jet d’ancre, support sur bôite lumineuse, affiche, bâche ou panneau publicitaire, papier peint).
Sans titres (”Aimer La Ville”, série #2) Formats variables sur support variables (Impression photographique jet d’ancre, support sur bôite lumineuse, affiche, bâche ou panneau publicitaire, papier peint).