Le Nouveau Centre-Ville

2007-2011 Boulogne-Billancourt.





En 2007, après être fraîchement débarqué en couple de province, nous nous installions moi et ma compagne à Boulogne-Billancourt, grande ville de proche banlieue ouest, accolée à Paris. Dès le début de mon arrivée, je n’ai fait presque qu’utiliser mon temps libre pour sortir de mon appartement et aller photographier les environs.

Trois années et trois déménagements plus tard, dû à des péripéties immobilières, m’avaient fait découvrir la ville du nord au sud.

Une errance photographique introspective, comme une inspection d’un nouveau territoire urbain qui se présentait à moi, que je tentais d’assimiler. J’affectionnais particulièrement les abords des centres villes. Après quelques pérégrinations urbaines en France et à l’étranger,  photographiant en noir et blanc, j’avais décidé de passer en couleur pour un rendu plus réaliste autour du quartier de Perrache à Lyon, d’où je venais.

Un enregistrement méticuleux de la surface Boulonnaise était donc lancé. Inspiré par les lieux communs et les surfaces américaines de Stephen Shore (1), observant les moindres détails.
J’utilisais la pellicule “Reala 100” (2), un film négatif couleur de chez Fujifilm pour un rendu neutre, pour le soutien des couleurs vertes et bleues. Dans “reala” il y avait “réalité”, dans cette réalité il y avait la banalité que j’aimais capturer.
J’inventoriais les vestiges d’un perpétuel nouveau centre-ville en devenir, comme le vieux Paris d'Eugène Atget (3). Mes déambulations étaient devenues optionnelles, j’allais et je revenais,  je notais sur un carnet les lieux à inspecter ou à revoir. Je photographiais des vitrines de magasin, des segments architecturaux, des jardins d’hivers et des aménagements d’entrées d'immeubles, les places publiques.. Tout ceci semblait venir d’un autre temps. Le factice se confondant au réel. Tout était propice à l'interprétation de mon imagination. Cela rendait l’objet  illusoire, frôlant par moment le non-sens. Comme la cartographie de mon ennui, un inventaire pour une interrogation de ma présence au monde.


Je m’interrogeais sur l’uniformisation des centres villes au service de la consommation que j’observais partout en France. Avec “Le doit à la Ville” d’Henri Lefebvre et cette intention qui était de transformer la ville d'un outil de profit en un espace de liberté politique et sociale.
Un passage d’un micro temps d’une triste Anthropocène urbaine, où la nature délimitée et représentée à minima, tentait timidement de reprendre ses droits.
L’architecture en passant de “l’ancien” devenu “authentique", au nouveau déjà fragilisé, la place de la nature, celle qu’elle se fait et qu’on lui fait, l’errance humaine et celle de la mienne dans ce même environnement, se faisaient échos. Les quelques portraits de la série évoquaient une sortie du cadre involontaire et semblaient être l’illustration humaine de cette nature dont l’insertion maladroite dans le milieu urbain provoquait un malaise burlesque.

Au centre-ville il y avait l' hyper centre, où les rues se chargeaient de nouveaux espaces de lieux de consommations. Tout devenait plus lisse pour faciliter l'accès au nouveau centre commercial, lieux de vie et d’exposition des objets de consommation, achetés ici pour remplacer les anciens posés par-là, au bout du trottoir, contre les arbres, dans les angles morts, en attendant d'être ramassés.

Je me souviens avoir commencé une série d’images qui s' appelait “Cathodique”. La fin du tube cathodique: “dispositif optique et composant électronique actif”qui composait l’image de la télévision du XX siècle. C' était la fin d’une époque. Cette télé qui avait sa place, nous apportant “les images continues” dans l’espace intime du foyer hypnotisé.
Ces moniteurs délabrés en fin de vie poussaient bien plus vite qu'arbres et buissons sur les trottoirs.
Je m’étais dit que j' arrêterai de les prendre en photo lorsque j'apercevrai un de leurs remplaçants. Celui de l'écran plat LCD, introduisant avec lui une nouvelle ère du digital qui annonçait encore quelque chose de nouveau, pour atteindre de nouveaux foisonnant programmes, soutenus par une diffusion infinie.

Ce jour est arrivé beaucoup plus vite que je ne le pensais. Mais peut-être fallait-il faire encore un dernier tour dans ce nouvel espace qui se construisait en marge de la ville. Un quartier neuf du XXI siècle,  qui commençait à peine à pousser sur tout un territoire.
Cette parcelle qui a abrité la fierté post-industrielle de la France et de cette ville bourgeoise de proche banlieue: les usines des bagnoles à la Française, rasées, remplacées par un nouvel ensemble “tout compris”.
Un nouveau concept d'espaces urbains se voulant “mixtes”, nouveau lieu de vie où devrait se croiser “pauvres”, classe moyenne et nouveaux riches, où HLM et Lofts se mélangeront à ceux des espaces de workshop des startups aux grosses entreprises, aux lieux de cultes et aux chaînes de restauration. (cf série #2)

Au même moment j’abandonnais mon ancien appareil photo reflex 24x36 argentique avec qui j’avais arpenté toutes ces rues (série 1) pour un nouvel appareil moyen format, plus gros, avec une meilleure qualité d’image (série 2). Mais ça ne changeait pas grand-chose, et je ne pouvais prendre que 12 photos par pellicule; tant mieux, j’en avais assez.

J’ai retourné l'appareil contre moi pour me prendre en photo sous cette nouvelle parcelle qui rejoindra l’Ils. J’ai pris quelques dernières photos et portraits de badauds s’y promenant au-dessus, certain photographiant eux même leur future logement. Je leur ai demandé leur autorisation en notant leurs coordonnées sur un petit carnet, pour un futur partage. Comme si, après avoir constaté le temps qui passe et la mort des vieux objets, j'avais eu besoin de ralentir pour revenir au vivant avant de clore ce chapitre.

Tout avait changé ici et en moi, ces trois années d’enregistrement avaient opéré une transformation intérieure profonde. Ici, maintenant, quelque chose de nouveau se tramait.

Et puis nous sommes partis vivre à Paris, sans regret. Je n'ai jamais envoyé les photos aux personnes concernées, et pendant quelque temps, j’ai arrêté de photographier avec ce nouvel appareil.





  1. Stepen Shore:  Uncommon Place,  The complet works, Thames & Hudson 2004. Surfaces Americaines, Phaidon press limited 2005. 
  2. Fujifilm Superia Reala 100
    Film couleur négatif ISO 100 — premier film Fujifilm à intégrer la 4e couche de couleur cyan, éliminant la dominante verte sous éclairage fluorescent. Grain fin et lisse, couleurs naturelles et précises, excellent rendu des tons chair. Discontinué en 2012 (35mm).
  3. Atget Le Pionnier, Marval 2000.














Sans titre (”Le Nouveau Centre-Ville”). Séléction d’une partie de la série 1 en double page imprimées sur papier. Négatif couleur 35 mm. Dimention et format variable. Boulogne-Billancourt 2007-2010.





















Sans titre (”Le Nouveau Centre-Ville”). Séléction d’une partie de la série 2. Négatif couleur 6x7 inches. Dimention et format variable. Boulogne-Billancourt 2007-2010.