Limite
Paris 2011-2021
Ma sœur dans les nuages partie vivre à l’étranger. Mon père ancré dans un grand tronc d’arbre venu me rendre visite. Moi vêtu de noir dans un cimetière ou sur un paneau publicitaire du métro. David dans un rouge éclatant au milieu d’un champ de coquelicot ou Alice inscrite dans les profondeurs océaniques, son visage dévoilé par l’ombre d’un requin, le regard dirigé vers la lumière..
En 2011, nous sommes partis à New York avec mon ex-compagne. C'était le voyage de la fin de notre histoire. Une page se tournait, et je savais que nous vivions nos derniers instants ensemble. Je partirais à notre retour.
J’avais décidé d’amener mon appareil Mamiya moyen format. À ce moment-là, j'ai commencé à utiliser le débrayage de mon appareil photo pour superposer les images au moment de la prise de vue. Je pouvais prendre deux ou plusieurs images sur la même pose, cela donnait de la transparence, des mélanges, du flou.. Sans savoir pourquoi, et sans chercher à comprendre, ce procédé était devenu une habitude, un automatisme. Par la suite, je ne pouvais presque plus prendre de photos autrement, je ne voyais plus l’intérêt de l’image seule.
En rentrant de ce petit voyage d’une semaine, la séparation se faisant, j’étais traversé par toutes sortes de sentiments paradoxaux. Quelque chose de nouveau se produisait dans mon corps. Pour le moment le flou, l’effacement et la transparence prennaient le dessus sur la netteté et la clairvoyance tant au niveau de l’image que de ma vie personnelle, et cela allait m’accompagner pendant un moment.
Peut-être que cette transparence cherchée dans l’image me permettait d'accommoder cette déception en moi venant de cette angoisse de ne plus pouvoir capter grand chose. Le désir d’une capture impossible du monde, témoignage de l’impossibilité de comprendre, en tentant de fixer le doute de l'existence.
La transparence comme un oubli du sujet au profit du monde en questionnement.
Sans titre (”Limite”). 9 négatif couleur 6x7 inches, format et dimention variable. Paris 2011-2012.
Je me souviens vouloir donner un titre à ces séries de portraits et d’autoportraits que je réalisais.
J’ai entrepris des recherches à taton avec mon ordinateur, en écrivant des mots sur les moteur de recherches : la transparence, la frontière, les limites.. Je suis tombé sur « le concept de limite », l’état et les cas limites: célèbre concept psychanalytique développé entre 1970 et 1990.
Après quelques brèves recherches, je décidais de deux titres sans vraiment comprendre complètement le concept : “Portraits Limite” et “Auto-Limite” pour les autoportraits.
J’ai entrepris des recherches à taton avec mon ordinateur, en écrivant des mots sur les moteur de recherches : la transparence, la frontière, les limites.. Je suis tombé sur « le concept de limite », l’état et les cas limites: célèbre concept psychanalytique développé entre 1970 et 1990.
Après quelques brèves recherches, je décidais de deux titres sans vraiment comprendre complètement le concept : “Portraits Limite” et “Auto-Limite” pour les autoportraits.
Sans titre (”Auto-Limit”). 10 négatifs couleur et noir et blanc 6x7 inches. Paris 2011-2013
Le concept de limite, dans le champ clinique, ne renvoie pas seulement à une frontière nette entre deux états, mais à un espace mouvant où s’articulent le dedans et le dehors, le soi et l’autre.
Comme le suggèrent les descriptions du fonctionnement borderline, la limite devient un lieu de tension, d’échange et parfois de confusion entre ces deux pôles.
Cette idée rejoint, sur un plan métaphorique, certaines représentations de la limite comme “zone grise” entre deux univers distincts, mais elle trouve son fondement clinique dans divers travaux entre 1970 et 1980 puis repensé par André Green en 1990.
« Il nous faut donc considérer la limite comme une frontière mouvante et fluctuante, dans la
normalité comme dans la pathologie. La limite est peut-être le concept le plus fondamental
de la psychanalyse moderne. » (1)
Je me suis également demandé si cette manière de photographier était une volonté de capturer les âmes ainsi que la mienne, dans ces instants partagés et traversés, à travers ces personnalités sensibles que je photographiais, dont j’ai croisé le chemin, auxquelles je me suis identifié.
Comme la rencontre de Caroline et de son vase noire “bondage” en céramique; me trouvant saisi de la transmission par la terre du corps meurtrit lacéré.
Sans titre (”Limite”). Triptique de 3 négatif noir et blanc 6x7 inches, format et dimention variable. Paris 2021.
Ou comme les pouvoirs attribués à la photographie dès ses fondements:
“[...], l’image était explicitement créditée du pouvoir de retenir et contenir une partie de son modèle et, pour certains, son âme ou son esprit” (2)
Cette première des trois triptique, ici faciné par le corps de l’autre, pour être elle, ou comme pour se trouver à l’interrieur du corps fétichisé.
Sans titre (”Limite”). Triptique de 3 négatif noir et blanc 6x7 inches, format et dimention variable. Paris 2013.
Tout ceci dans un processus conscient / inconscient, à l’aide de ma petite “boîte noire”, mon appareil à capturer ces “instants non décisifs”(3), dans la transparence et l'illusion du temps, et dans la projection de l’autre, tel une “invention de Morel (4).
“Allégorie métapsychologique: la machine de Morel avec ses trois types d'appareils pour la perception, pour l'enregistrement et pour la projection est une variante métaphorique de l'appareil psychique freudien : le système perception-conscience est dédoublé,
l'enregistrement correspond au préconscient et l' inconscient est… oublié.”(5)
Comme la rencontre de Caroline et de son vase noire “bondage” en céramique; me trouvant saisi de la transmission par la terre du corps meurtrit lacéré.
Sans titre (”Limite”). Triptique de 3 négatif noir et blanc 6x7 inches, format et dimention variable. Paris 2021.
Ou comme les pouvoirs attribués à la photographie dès ses fondements:
“[...], l’image était explicitement créditée du pouvoir de retenir et contenir une partie de son modèle et, pour certains, son âme ou son esprit” (2)
Cette première des trois triptique, ici faciné par le corps de l’autre, pour être elle, ou comme pour se trouver à l’interrieur du corps fétichisé.
Sans titre (”Limite”). Triptique de 3 négatif noir et blanc 6x7 inches, format et dimention variable. Paris 2013.
Tout ceci dans un processus conscient / inconscient, à l’aide de ma petite “boîte noire”, mon appareil à capturer ces “instants non décisifs”(3), dans la transparence et l'illusion du temps, et dans la projection de l’autre, tel une “invention de Morel (4).
“Allégorie métapsychologique: la machine de Morel avec ses trois types d'appareils pour la perception, pour l'enregistrement et pour la projection est une variante métaphorique de l'appareil psychique freudien : le système perception-conscience est dédoublé,
l'enregistrement correspond au préconscient et l' inconscient est… oublié.”(5)
Mais comme je l’ai mentionné plus haut, lors de ces premières expériences photographiques superposées, mes recherches ne sont pas allées plus loin. J’ai continué à procéder ainsi, en me laissant guider par mes instincts et mes pulsions photographiques ressentis vis à vis des personnes et des paysages photographiés.
Ici comme un dernier hommage disparessant à l’horizon, d’une relation qui se terminait, en appercevant la cilouhette imprimée sur la pellicules, libérée, s’eloignant au couché du soleil, L’Effet Mer (6) cette fois-ci d’un dernier été passé.
Ici comme un dernier hommage disparessant à l’horizon, d’une relation qui se terminait, en appercevant la cilouhette imprimée sur la pellicules, libérée, s’eloignant au couché du soleil, L’Effet Mer (6) cette fois-ci d’un dernier été passé.



Sans titre (”Limite”). Triptique de 3 négatif noir et blanc 6x7 inches, format et dimention variable. Paris
C'est seulement quelques années plus tard, en 2024 que je reviens sur ce concept, suite à la lecture de trois ouvrages liés à celui-ci: (“Le Moi-peau” de D. Anzieu, ”La Folie Privée” A. Green et “Aux source de l’expérience” W.R. Bion). Le premier offert par ma psychanalyste un an auparavant et les deux autres achetés par la suite. Le tout soigneusement empilés dans ma bibliothèque.
“ (...) Ces cas se situent entre les névroses classiques et les psychoses avérées : à la frontière. Ils ne sont pas réductible à une catégorie nosographique* car “limite” désigne aussi le fait que la ligne fragile qui sépare le dehors et le dedans, le moi et l’autre, est mal assurée : de là une perturbation de l’identité personnelle, un douloureux sentiment de vide, une aspiration vers le rien.. “.( La Folie Privée, Psychanalyse des cas limites, André Green, 1990).
*Nosographie: la description et la classification des maladies.
“ (...) Ces cas se situent entre les névroses classiques et les psychoses avérées : à la frontière. Ils ne sont pas réductible à une catégorie nosographique* car “limite” désigne aussi le fait que la ligne fragile qui sépare le dehors et le dedans, le moi et l’autre, est mal assurée : de là une perturbation de l’identité personnelle, un douloureux sentiment de vide, une aspiration vers le rien.. “.( La Folie Privée, Psychanalyse des cas limites, André Green, 1990).
*Nosographie: la description et la classification des maladies.
La transparence comme mon “Moi-Peau” (7) fragile et celui de mes sujets.
Ceci me donnera de nouvelles inspirations et interprétations, non seulement sur cette façon de prendre des photos, mais aussi sur mes rapports passés avec ces personnes et moi-même.
J’ai compris bien plus tard que cette pratique, ce style photographique que je m'étais approprié, était sans doute une façon de chercher à comprendre, d'observer et de se projeter dans cet état de flou, dans un voyage de l’autre monde. Une tentative de pénétrer les frontières de l’inconscient, un processus qui donna corps à l’œuvre.
Ceci me donnera de nouvelles inspirations et interprétations, non seulement sur cette façon de prendre des photos, mais aussi sur mes rapports passés avec ces personnes et moi-même.
J’ai compris bien plus tard que cette pratique, ce style photographique que je m'étais approprié, était sans doute une façon de chercher à comprendre, d'observer et de se projeter dans cet état de flou, dans un voyage de l’autre monde. Une tentative de pénétrer les frontières de l’inconscient, un processus qui donna corps à l’œuvre.
“Au contraire, la vie psychique de chacun est porteuse du désir de surmonter les traumatismes par un travail de symbolisation. C’est pourquoi [...] la photographie n’est pas une façon de répéter le traumatisme en y restant fixé. C’est une façon de tenter de le dépasser,[...]” (8)
Sans vouloir en faire un diagnostic clinique au départ, mais plutôt en m’inspirant de cet espace temporel et sensitif, armé de ma machine à couper le temps - celle qui s'est imposée à moi depuis mon plus jeune âge - me voici sûr aujourd’hui, par le passage de cet “état limit photographique” de la pertinence du médium choisi.
- Green, A. (1990). La Folie privée : Essai sur l’institution imaginaire de la psychanalyse. Éditions Gallimard, collection “Connaissance de l’inconscient”. Page 146
- Psychanalyse de L’image, Serge Tisseron, Pluriel, 2010.
- En opposition à la notion d’“instant décisif” introduite par Henri Cartier-Bresson, celle qui saisit un moment unique racontant une histoire, et ne se répète jamais, exigeantspontanéité, anticipation et synchronisation avec l’action).
- Concept de la Machine de Morel, issu du roman “L’Invention de Morel” d’Adolfo Bioy Casares (1940): La machine de Morel est une invention scientifique fictive créée par le personnage Morel, un savant génial mais démiurgique. Elle a le pouvoir d’enregistrer toutes les perceptions sensorielles (sons, images, odeurs, sensations) d’un moment donné, puis reprojeter ces enregistrements à l’infini, dans l’espace réel, sous forme d’images tridimensionnelles totalement indiscernables de la réalité. Autrement dit la machine recrée la vie, mais seulement comme illusion parfaite. Les êtres enregistrés paraissent vivants, mais ils ne sont que des reproductions sans conscience ni évolution.
- Cf Le Moi-peau, Didier Anzieu, P150, p153.
- Cf L’Effet Mer, 2013-2015 Paris. www.oliviertoggwiler.com
- Le Moi-Peau, Didier Anzieu, Dunod, Paris 2006.
- Le mystère de la chambre claire, photographie et inconscient, Serge Tisseron, Champs arts, 2008.