Masculin/Féminin Mascarade
2022 Montreuil
J’ai commencé à pratiquer la danse en 2019. Tout d'abord avec le mouvement Gaga, ce style de danse qui invite à renforcer la conscience corporelle et l'expression individuelle à travers une série de mouvements, puis par la suite, diverses pratiques de danse contemporaine.
Danser comme un besoin primordiale pour retrouver quelque chose, explorer et me réapproprier mon corps, mon identité. Cultiver et dynamiser ma sensibilité et libérer ma créativité. Comme un exutoir pour régler les conflis inteieurs, danser pour donner une place plus importante à mon féminin longtemps refoulé ; pour enfin déconstruire et reconstruire, rééquilibrer, pour embrasser les deux pôles et, in fine, peut-être aussi trouver un nouveau masculin.
Ainsi réunis, le masculin et le féminin pourront s’associer dans l’invisible, former une base à un corps qui se réintègre, cesser la mascarade.
Après trois années de travail et de recherches introspectives, associés à la pratique de la danse, rythmées par de multiples bouleversements psychiques, j'ai voulu aller plus loin : observer, scruter et tenter de dévoiler ma féminité à l'image, mon anima*.
Je me suis donc lancé dans une séance de prises de vue pour aller explorer cette zone indicible, du côté de « l’inquiétante étrangeté », plutôt que de la « familiarité rassurante »(1).
Il y a un monde entre l’interprétation de l'image perçue et la perception de soi, et il se trouve ici, entre la réalité physique, face à l'objectif, et la réalité psychique de mon moi observateur.
Exposer au monde mon féminin hérité, comme une partie de mon identité remise à jour.
« montrer ce lieu indicible entre le corps et l'esprit, et la signification, par le geste du corps du vouloir de l’esprit » (1).
Me voici donc dans l’intégralité de la séquence, dans une mise en scène exacerbée, un travestissement par la psyché et le corps, opérant les allers-retours pour déclencher le retardateur de l’appareil photo.
Poitrine ouverte, corps tendu, je me lance dans une chorégraphie surjouée, où je tente d’adopter maladroitement quelques postures standard du portrait féminin.
Trop « cliché » à mon goût, je m’attelle à peaufiner les poses. Puis, petit à petit, je commence à ressentir une sorte de libération, emporté dans une danse, une entrée en transe, un jeu de complicité entre moi et l’appareil photo.
“La féminité-mascarade comme dissimulation de la masculinité“(2), la masculinité-mascarade comme dissimulation de la féminité.
L’image est brute et dense, sans les attributs de la retouche photographique, avec par moments les petits défauts de cadrage. Le décor aux couleurs rococo, l’éclairage aux tons chauds, la lumière rose sur la peau…
Quelques mois ont défilé après avoir écrit ces premières lignes, et je m'interrogeais encore.
En relisant mon texte, je me questionne sur l’utilisation du terme « rococo ». Je vais donc vérifier sa définition, et je découvre La Lettre d'amour de Fragonard (3), les Odalisques de Boucher citées dans celle-ci (4).
C’est à ce moment-là, en m'interrogeant à nouveau sur la couleur, sur le pourquoi de ce décor, de cet aménagement sorti de l’inconscient et qui s’est imposé à moi, que toute cette mise en scène s'est mise à faire sens.
Ne serait-ce pas le soleil derrière ? Peut-être le soleil qui brûle les peaux, celui qui a abîmé celle de ma mère, qui s’est exposée — ainsi que sa féminité — depuis sa jeunesse, avec toutes les conséquences que cela a eues sur elle bien plus tard, provoquant les divers cancers que je perçois comme la destruction d’une partie de sa féminité.
Un hommage à ma mère, donc, et à sa féminité, qui est aussi la mienne,
comme une odalisque fantasmée, observée par le père.
* Animaarchétype dans la pensée de Jung
L'anima est, dans la psychologie analytique du psychiatre suisse Carl Gustav Jung, la représentation féminine au sein de l'imaginaire de l'homme. Plus précisément, l'Anima représente l'ensemble des images et des archétypes féminins présents dans l'inconscient de l'homme durant sa vie..
- Bernard Millet, “A Corps Perdus”, Actes Sud / Les rencontres d’Arles, 1995.
- En psychanalyse, le concept de « mascarade » a été introduit par Joan Riviere en 1929 dans son article « Womanliness as a masquerade » (La féminité comme mascarade). Elle l'utilise pour décrire la féminité comme un masque utilisé par certaines femmes pour cacher la haine et la rivalité envers les hommes. La mascarade est également considérée comme un système de défense qui cherche à combler un manque…
- “Féminité Mascarade, Études Psychanalytiques Réunies par Marie-Christine Hamon”, Éditions du Seuil, 1994.
- La Lettre d'amour (Fragonard). La Lettre d'amour est un tableau réalisé par le peintre français Jean-Honoré Fragonard autour de 1775. Cette huile sur toile représente une jeune femme qui vient de recevoir un bouquet de fleurs et de lire le billet qui l'accompagne. Elle est conservée au Metropolitan Museum of Art, à New York.
- Entre autre: L'Odalisque ou l'Odalisque brune, François Boucher (1745), huile sur toile 53 x 64 cm, mouvement Rococo.
Sans titres (”Masculin/Féminin Mascarade”). Images jpg d’après format digital RAW. Dimentions et formats variables.