Joseph 

Paris 2010 




C’est au printemps 2010 que j’ai pris la décision de prendre en photo mon ami Joseph. Je l’ai contacté pour lui donner rendez-vous un après-midi à Pigalle. Je me suis muni d’une pellicule photo noir et blanc de 36 poses et d’un petit appareil photo en plastique. C’était un appareil jetable qui se trouvait à l’intérieur d’un coffret étanche pour photographier sous l’eau.

« Leur rendu brut, pas très net, sans profondeur de champ, pour défonctionnaliser l’objet, au-delà de lui-même et s'unifier avec lui dans un questionnement (dans le questionnement du monde) ».

Il m'arrivait de l’utiliser en soirée ou dans la rue. Avec Joseph, nous étions très complices, nous sortions beaucoup. De bar en bar, de boîte en boîte, on allait boire des coups !

Nous écumions les terrasses parisiennes dont nous étions devenus les maîtres. La drague, l’alcool et le reste s'entremêlaient sans crier gare. Le sujet principal de nos conversations : les filles et le sexe. Les filles que nous pensions connaître, résultantes de clichés et de théories non abouties et solidement ancrées.

Joseph, il n’était pas content, il en voulait à tout le monde et moi, j’étais comme absorbé. Alors, cette fois-ci, j’ai décidé de sortir l’appareil de sa boîte étanche pour shooter Joseph, dans un acte photographique performatif, à l'égal de nos sorties enivrées.

Une fois arrivés tous les deux à Pigalle, je l’ai placé contre un mur et je l’ai photographié trente-huit fois en reculant puis en m'avançant vers lui. A ce moment la, pas le temps de poser ! Non, mon but était de le superposer avec d'autres images. Sur le coup, je n’ai même pas vu ce « Bonsoir » lui sortant du crâne, tagué sur le mur blanc devant lequel il se tenait. Trente-huit prises, trente-huit portraits : la pellicule entière de 36 et ses deux vues supplémentaires. Puis j’ai rembobiné, ressorti l’amorce du film pour le recharger à nouveau dans l’appareil.

En utilisant donc la même pellicule précédemment utilisée, j’ai continué à photographier en commençant par cette tête de cheval en plâtre — le cheval totem, symbole de puissance et de liberté — qui était juste à côté de nous, nous observant derrière la vitre du hall d’entrée de l’immeuble, tel le guide spirituel du créateur.

Puis Joseph est parti et moi, j’ai fait Pigalle de long en large, épris d'une fièvre frénétique. J’ai photographié à nouveau les 38 vues du film par-dessus les portraits, en prenant les enseignes des sex-shops, les néons des vitrines de strip-tease, les cinémas X, les peep-shows...

Déshabillé ! Habillé Joseph ! Sexe, spectacle, privé, sex-shop, poupée gonflable, sexy, hétéro, érotique, sexe, Joseph !

Joseph, le portrait révélé sur une bobine entière, c'est dire à quel point j'ai voulu capturer l'objet.








Sans titre (”Joseph”). Assemblage de négatifs en bandes. Negatif 35 mm noir et blanc, dimention et format variable. Paris 2010.