Introduction 2026: une invitation à entrer dans la danse
2026 Montreuil (réflextion en mouvement sur la démarche artistique).
Entrer dans la danse. Si aujourd’hui je devais donner un titre à la présentation de ce portfolio, c’est celui-ci que je choisirais.
Entrer dans la danse, non pas seulement parce que je pratique la danse contemporaine, car finalement je n’ai cessé de danser depuis ma plus tendre enfance, entre jeux et réalités, tout en regardant les images avec effroi, et par la suite avec des appareils photos pour en fabriquer, afin de m’aider à assimiler l’expérience du monde.
Faire le point, zoomer, avancer, reculer, courir, piétiner, déplacer, chevaucher, déclencher, paramétrer, positionner, cadrer, recadrer, éclairer.. Pourquoi l’image et la photographie?
C’est au court d’un travail introspectif qui à peut-être démarré il y a une dixaine d’année, que j’ai commencé à m’interroger sur mon rapport à l’image: entre réalitée physique du monde extérieur et réalité psychique dans la conscience, inspiré par la philosophie et la psychanalyse.
« La photographie comme support de l’introjection de la vie. »
« La photographie, métaphore de la vie psychique. »(1)
Parce que je suis entrée petit à petit dans une nouvelle danse , et que j’y ai trouvé un dialogue avec un autre moi que je ne connaissais pas.
« Donnez-moi un corps ! » répétait Gilles Deleuze(2).
Il disait que c’est par l’attitude du corps qu’un lien avec le monde peut être redonné, ou qu’une croyance au monde peut être retrouvée..
« Redonnez-moi un corps, c’est redonnez-moi un lien avec le monde… »
« … retrouver des raisons de croire au monde, c’est se redonner un corps. »
Ce portfolio chronologique pour retrouver un lien avec le temps, c’est sûrement le témoignage d’une recherche constante d’un corps à soit.
De l’auto-portrait pris par une pulsion inconsciente en l’an 2000, à la recherche actuelle de l’héritage des idiomes de mon corps, il aura fallu observer la gestus(3) du quotidien des corps des centre-villes, en passant par leur absence presque totale, pour les retrouver ainsi que le mien, dans l’intime.
Ce corps aperçu ces dernières années dans mes lectures intriguées de Nietzsche, où la danse est une métaphore de la vie, de la liberté et de la célébration de l’existence.
« Nous devrions considérer comme perdue toute journée où nous n'avons pas dansé au moins une fois »(4)
Une invitation à moi-même pour rentrer dans une danse de la vie de plus en plus consciente, au sens propre comme au sens figuré. Pour s'élever au-dessus des difficultés de l'existence, pour dire oui à la vie.
Danser, c'est refuser de rester figé dans des certitudes ou des regrets.
L’entrer dans une danse d’un travail intérieur sans comprendre tout ce qui se jouait au premier abord.
Comme le dit si bien la chorégraphe Nacera Belaza en répondant à la question : « Comment définiriez-vous votre démarche ? »
N. B. : « Mon travail se compose de strates imbriquées les unes dans les autres, et c’est ainsi que se constitue un univers artistique. Au fil du temps, et sans le savoir, le créateur construit une gigantesque et complexe machinerie qui finit par le dépasser. S’il sait comment l’enclencher, la propulser, cela finit toujours par lui échapper. Au final, demeure l’œuvre comme une énigme composée de vides et de pleins, en dialogue avec nous-mêmes. »(5)
Vous faire entrer dans ma danse introspective, dans une temporalité à la fois chronologique et spatiale, où l’extimité exposée — ce mouvement qui pousse chacun à mettre en avant une partie de sa vie intime, autant physique que psychique — m’a permis de sortir de ma persona pour embrasser, petit à petit, une personnalité au plus proche de moi-même.
En tentant de s'approcher de cet espace limite* de la psyché, entre le dedans et le dehors, où tout se joue, ou des fragments d’images naissent, accompagnées par des pulsions internes de plus en plus sensibles, “unissant corps et langage dans une danse infinie”(6), se métamorphosant par une pratique sans cesse en mouvement d’une danse photographique, toujours à la frontière entre le conscient et inconscient.
Des images à montrer autant que des histoires à raconter. Observer de manière chronologique et géographique, une pratique de l'esprit et du corps qui avait été laissée à l'abandon, pour enfin mettre des intentions, des mots, sur une partie d’un moi jusqu’ici disparate.
“Je suis semblable ces gosses qui démontent un reveil pour savoir ce qu’est le temps.”(7)
Pour aller chercher jusqu’ “Aux sources de L'expérience”(8), subjugué et une nouvelle fois remis en question lors de la lecture du pshycanaliste W.R. Bion, qui parlais de “la falsification des enregistrements mécaniques” pour appuyer sa thèse sur “le processus psychique par lequel une “chose” est convertie en une représentation visuelle..”:
“(...)les enregistrements dits mécaniques (..) possèdent la vérité qui est propre à une photographie, mais la production de ce type d'enregistrement, malgré l'exactitude superficielle du résultat, n'a fait que repousser plus avant la falsification — au sein même de la séance. La photographie de la « source de vérité » (fountain of truth) peut fort bien être réussie, mais c'est après que la source a été brouillée par le photographe et son appareil; quoi qu'il en soit, le problème demeure d'interpréter la photographie. La falsification provoquée par l'enregistrement est la plus grande parce qu'elle donne un semblant de vérité à ce qui a déjà été falsifié.”
Une invitation à entrer chacun et chacune dans sa propre danse, en s’inspirant de notre généalogie, de notre vécu, de nos expériences, de nos rencontres et nos lectures, d’hier et d’aujourd’hui, pour “”danser sa vie”, comme cette dernière citation de Roger Garaudy qui ne m'a plus quitté depuis:
“Danser sa vie, c’est se placer au cœur des choses, au point de jaillissement d’un futur en train de naître, et participer à son invention.”
- Serge Tisseron, Le mystère de la chambre claire: photographie et inconscient, 2008 Flamarion, Paris.
- Les nouveaux cinémas: la mémoire du monde et le cérémonial des corps. (lors de son cours du 13 novembre 1984, en citant Antonin Artaud, pour parler du tournant du cinéma moderne.) Deleuze retrouvé: 16 leçon de philosophie, David Lapoujade. France Culture.
- Gestus: Gestus (du latin gestus, geste) désigne, en théorie sociale et en analyse du théâtre, un geste expressif qui révèle à la fois une attitude sociale et une signification idéologique. Il s’agit d’une combinaison de mouvement, posture, regard ou expression qui manifeste une intention, une relation sociale ou un positionnement critique dans une situation donnée.
- Nietzsch, Ainsi parlait Zarathoustra
- Intervew de Nacera Belaza, M93
- Artaud? Attali?
- Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, Seuil 1977.
- Aux Sources de l'Expérience, Wilfred R. Bion. PUF, 1979.
- Danser sa Vie, Roger Garaudy, Seuil 1973.
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EN
Introduction 2026: An Invitation to Join the Dance
2026 Montreuil (a reflection in motion on the artistic process).
Join the dance. If I had to give a title to this portfolio presentation today, this is the one I would choose.
Joining the dance—not just because I practice contemporary dance, but because, ultimately, I have never stopped dancing since my earliest childhood, moving between play and reality, while gazing at images with awe, and later using cameras to create them, as a way to help me make sense of the world.
Taking stock, zooming in, moving forward, moving backward, running, stomping, shifting, overlapping, triggering the shutter, adjusting settings, positioning, framing, reframing, lighting… Why images and photography?
It was during a process of introspection—one that perhaps began about ten years ago—that I started to question my relationship to the image: between the physical reality of the outside world and the psychological reality within consciousness, inspired by philosophy and psychoanalysis.
“Photography as a medium for the introjection of life.”
“Photography, a metaphor for psychic life.”(1)
Because I gradually entered into a new dance, and in it I found a dialogue with another self that I didn’t know.
“Give me a body!” Gilles Deleuze(2) would repeat.
He said that it is through the body’s attitude that a connection to the world can be restored, or that a belief in the world can be rediscovered.
“Give me back a body—that is, give me back a connection to the world…”
“…to rediscover reasons to believe in the world is to give oneself back a body.”
This chronological portfolio, intended to reconnect with time, is surely a testament to a constant search for a body of one’s own.
From the self-portrait taken on an unconscious impulse in the year 2000 to the current search for the legacy of my body’s idioms, it has required observing the gestus(3) of everyday bodies in city centers—including their near-total absence—in order to rediscover them, along with my own, in the intimate sphere.
This Body has seeing in recent years as I’ve read Nietzsche with growing fascination, where dance serves as a metaphor for life, freedom, and the celebration of existence.
“We should consider any day a loss if we haven’t danced at least once.”(4)
An invitation to myself to enter into an increasingly conscious dance of life, both literally and figuratively. To rise above the difficulties of existence, to say yes to life.
To dance is to refuse to remain frozen in certainties or regrets.
To enter into a dance of inner work without understanding everything that was at play at first glance.
As choreographer Nacera Belaza so aptly puts it when answering the question:
“How would you define your approach?”
N.B.: “My work consists of layers intertwined with one another, and that is how an artistic universe is formed. Over time, and without realizing it, the artist builds a gigantic and complex machinery that eventually surpasses him. Even if he knows how to set it in motion and propel it forward, it always ends up slipping beyond his control. In the end, the work remains an enigma composed of voids and solids, in dialogue with ourselves.”(5)
To draw you into my introspective dance, into a temporality that is both chronological and spatial, where the exposed “extimacy”—that movement that compels each of us to bring to the fore a part of our intimate life, both physical and psychological—has allowed me to step out of my persona and, little by little, embrace a personality that is as close to my true self as possible.
By attempting to approach this liminal space* of the psyche—between the inside and the outside, where everything unfolds, or where fragments of images are born—accompanied by increasingly sensitive internal impulses, “uniting body and language in an infinite dance” (6), I undergo a metamorphosis through a constantly evolving practice of photographic dance, always on the border between the conscious and the unconscious.
Images to show as much as stories to tell. Observing—chronologically and geographically—a practice of mind and body that had been neglected, to finally put intentions and words to a part of a self that had until now been disparate.
“I am like those kids who take apart an alarm clock to find out what time is.”(7)
To delve into “The Sources of Experience”(8)—a concept that captivated me and once again challenged my assumptions while reading the psychoanalyst W.R. Bion, who spoke of “the falsification of mechanical recordings” to support his thesis on “the psychic process by which a ‘thing’ is converted into a visual representation…”:
“(...) so-called mechanical recordings (...) possess the truth inherent in a photograph, but the production of this type of recording, despite the superficial accuracy of the result, has only pushed the falsification further—right into the very heart of the session. The photograph of the ‘fountain of truth’ may very well be successful, but this is only after the fountain has been distorted by the photographer and his camera; in any case, the problem of interpreting the photograph remains. The falsification caused by the recording is the greatest because it lends a semblance of truth to what has already been falsified.”
An invitation for each and every one of us to step into our own dance, drawing inspiration from our family history, our life stories, our experiences, the people we’ve met, and the books we’ve read—both past and present—to “dance our lives,” as in this final quote from Roger Garaudy that has stayed with me ever since:
“To dance one’s life is to place oneself at the heart of things, at the very source of a future that is coming into being, and to participate in its creation.”