Échange de Pots
2023 Montreuil
J’ai rencontré Inès sur une plateforme de vente en ligne au printemps 2022.
À ce moment-là, je cherchais à remplacer mes petits pots en plastique - ceux qui accueillaient l'évolution de mes jeunes boutures - par des petits pots en terre cuite, idéalement d'occasion. Il se trouve qu’ Inès en vendait quelques-uns, pas très chers. Alors, une fois le marché digitalement conclu, je suis allé chez elle les chercher.
Je suis arrivé à l’adresse indiquée, au fond d’une cour au rez-de-chaussée, face à une porte ouverte, et suis rentré dans son petit appartement.
J’ai regardé autour de moi : le studio, assez sombre, ne comprenait qu’une seule pièce, aménagée simplement avec un lit convertible et un petit coin cuisine. Le regard d'Inès m'a interpellé, il y avait quelque chose d’une fragilité sereine mêlé à une certaine douceur.. Modestement, elle m’a présenté les pots en me disant : “Voilà.”
En prenant les quelques petits pots de différentes taille, j’observe une photographie encadrée au mur : sur la gauche de l’image, un plan resserré sur la partie basse d’un corps de femme nu, retournée contre un tronc d’arbre. Sur la partie droite, le bras d’un homme en costume allant dans sa direction. Sur une table de chevet en dessous, se trouvait ce livre, “Jouissance Club”(1), que j’avais lu cette année-là.
Je me sens de plus en plus intrigué par Inès, ce qui m’amène à la questionner sur cette image. Nous échangeons jusqu’à parler de la photographie en général.
De retour chez moi, enjoué par cette rencontre. Je ne peux m’empêcher d’écrire un message à Inès, de lui parler du livre vu chez elle. Je ne peux m’empêcher d’y faire allusion dans un texto, de lui proposer de se revoir : un échange de peaux peut-être cette fois-ci ?
La synchronicité faisant, à la même période, j’échangeais avec ma psychanalyste sur les limites de soi et celles que l’on se fixe avec les autres et donc celles qui me déffinissaient jusqu’à présent. En cheminant intérieurement, en cherchant à comprendre les origines de ce comportement, j'en vins à penser que cette dernière allusion était de trop.
Alors je réfléchis et je décide de lui écrire en m’excusant, et lui propose de poursuivre l’échange, ce qu’elle accepta. Lors de notre deuxième rencontre, autour d’un verre, je lui fais part de mon désir de la prendre en photo, bien que je ne sache pas comment.
Elle me dit à son tour qu’elle se prend en photo, et me fait découvrir son travail d’autoportraits nus.
Je repars chez moi et un an plus tard, je lui propose de raconter cette histoire en images. Comme les images de la psyché réinterprétées.
C’est avec une grande joie qu'elle accepta de poser avec moi. J'ai acheté deux combinaisons académiques de danse en nylon pour recouvrir nos corps d’une seconde peau, neutre, protectrice.
Je voulais faire des images tout en transparence, avec la technique que j’utilise habituellement à cet effet : superposer les images à la prise de vue avec mon appareil moyen format argentique, comme dans certaines de mes séries de portraits précédentes(2), comme pour illustrer un état fantasmatique de la psyché, comme une action passée inscrite dans la transparence de la mémoire.
Mais ma démarche n’a pas abouti. Induit en erreurs lors de la préparation de la prise de vue en studio, je me suis trompé de couleur de papier du fond du studio de prise de vue. La personne qui me louait le lieu m’a gentiment proposé un fond de couleur foncée, or, pour que ma technique fonctionne, il aurait fallut utiliser un fond blanc ou très clair. Ce détail malheureusement échappé n’a donc pas permis l’effet escompté.
Un acte manqué ? Forcément ! Car cet acte “psycho-photographique” conduit à la manière des actes “Psycho-magiques” d’Alejandro Jodorowsky** a été tout simplement pour moi une tentative d’imprimer ma psyché: marqué par cette action, cette” prise de vue” est un acte qui se transforme en prise de conscience, des limites que l’on doit placer pour soi et pour les autres. Les marquer de manière claire et nette sur la pellicule photographique, c’était les révéler concrètement dans mon subconscient.
- Jouissance Club, Une cartographie du Plaisir, Jüne Plā, Marabout 2019.
- Cf série Limite
- Alejandro Jodorowsky Prullansky [aleˈxandɾoxoðoˈɾofski][b], parfois surnommé « Jodo », né le 17 février 1929 à Iquique, est un artiste franco-chilien. Surtout connu comme scénariste de bande dessinée et réalisateur, il est également acteur, mime, romancier, essayiste et poète.
(Film “Psychomagie, un art pour guérir” est un documentaire d’Alejandro Jodorowsky sorti en 2019.
Livre, “Manuel de psychomagie”, Albin Michel, 2009.)
Sans Titre (”Échange de Pots”). Négatifs noir et blanc 6x7 inches. Format et dimention variables. Montreuil 2023.