Coquille Vide

2021 Montreuil




Cette image a été composée dans mon appartement lors du confinement lié à la crise du Covid 19 de 2020. Peu de temps auparavant, après quelques semaines interminables sans voir mon fils, alors âgé de 5 ans, envoyé chez sa grand-mère à la campagne, j’ai pris la décision d’aller le rejoindre dans le sud de la France.
J’avais réussi à louer, malgré les restrictions, une voiture et une petite maison en bois dans le jardin d’un sculpteur, rempli d’oliviers et de chênes-lièges.

Ça a été vraiment quelque chose de le retrouver, un moment très émouvant. En arrivant, je me suis empressé de sortir de la voiture. Je l’ai vu courir vers moi en criant “Papa !”. Les larmes me sont venues, je l'ai pris dans mes bras, j’ai eu l’impression de retrouver une partie de de moi.

Nous sommes restés une semaine dans cette petite maison et son charmant jardin. J’ai ramassé ce morceau d'écorce de chêne et j’ai décidé de le garder, ainsi que cette coquille vide d'œuf consommée pendant le séjour, avec les deux parties restées intactes, que j’avais photographiées sur place.


Sans titres (”Coquille Vide”). Trois négatifs couleur 6x7 inches. Dimentions et formats variables.











Le tout est arrivé sans dégâts à mon retour.
Quelque temps auparavant, j’avais récupéré ces supports d'œufs carrés en carton qui s'entassaient dans ma cave.
Quelques mois plus tard, j’ai pris ces quatre éléments dispersés ici et là dans mon appartement, et j’ai construit, à tâtons, cette image, en me laissant guider de manière instinctive. Je n’avais aucune idée de ce que j’allais faire.

Je suis revenu sur cette photographie deux ans après, en m’interrogeant. Pourquoi avoir fait cette photo? Le liège, le support d'œufs, la fumée blanche… Que signifie-t-elle pour moi, avec tous ces éléments regroupés ?
Évidemment, j’en parle à mon analyste. « Une coquille vide ! », me répète-t-elle en me regardant dans les yeux…
Confiné, à fleur de peau, affecté par l’absence de mon fils, je ressentais également un vide intérieur : les conséquences d'un reboot enclenché deux ans auparavant par une bonne crise de la quarantaine.

  Je commençais tout juste à ressentire des sensation de renouveau, à l’écoute de soi, qui allait s’ouvrir sur le développement de nouvelles perspectives. Lorsqu’il y a renaissance, il y a mort de l’ancien être qui a été la toute une vie. Une place laissée vide par la disparition, un deuil est à entreprendre. À la suite de cette “remise à zéro”, il me fallait maintenant remplir et reconstruire.

À ce moment-là, une amie m’offrit le Dictionnaire des symboles (1), sorte de bible encyclopédique de l’interprétation des mythes et des symboles, qui permettait de mieux en approcher les fondements.

L’œuf, la coquille vide, la fumée, la lumière, le support — toutes ces recherches sur la symbolique résonnaient profondément en moi.

Les diverses citations et références des définitions citées ci-dessous proviennent d’un corpus varié (mythes chinois, indiens, finlandais, philosophie, Mircea Eliade…) et abordent l’œuf comme archétype cosmogonique, symbole de renaissance, métaphore de l’être, voire lieu de tension entre liberté et enfermement.
Elles évoquent à la fois la naissance du monde, celle de l’individu, et une forme de renaissance intérieure.

« Le ying-yang.. L’oeuf primordial du Shintô se sépare de même en une moitié légère (le ciel) et une moitié danse (la terre).”

C’est un retour au commencement, un recommencement sacré. Mourir pour renaître. S’ouvrir pour se révéler.
L’œuf devient alors le modèle invisible de nos transformations les plus profondes. Ce n’est pas seulement le monde qui y naît, c’est soi-même que l’on y retrouve.

“Mircea Eliade (...) Le symbole que l’oeuf incarne (d’après les ensembles mystico-rituels de maintes religions) ne se rapporte pas tant à une naissance qu’à une renaissance, répétée suivant le modèle cosmogonique... L’oeuf confirme et promeut la résurrection qui… n’est pas une naissance mais un retour, une répétition (ELIT, 347-348).“

Le thème de la fumée est à la fois sensoriel, spirituel et symbolique. Elle est pont, souffle, âme qui s’élève. Les citations ouvrent vers le sacré, la transcendance, et une lecture alchimique du monde.

“La fumée est l’image des relations entre la terre et le ciel...”
“...purification rituelle, au même titre que l’eau et le feu.”
“... la fumée étant en quelque sorte la respiration de la maison, et plus généralement la respiration d’un être.”
“Une certaine vapeur s’échappant d’un être qui vient d’expirer, comme une fumée, symbolise ou réalise pour les alchimistes le départ de l’âme du corps.”


Le liège nous parle de protection, de transformation, de mue, du féminin et du masculin, de cette peau qu’on retire pour laisser venir une matière nouvelle — plus fine, plus souple, plus précieuse.
Le chêne, arbre du liège, c’est la force enracinée, la verticalité sacrée, la sagesse ancienne. C’est l’axe du monde, l’arbre du ciel, le gardien des mystères. Les citations que j’ai rassemblées lui donnent une puissance mythologique et symbolique très forte — entre Zeus, la Toison d’Or et la connexion sacrée entre terre et ciel.

“Le chêne est la figure par excellence de l’arbre* ou de l’axe du monde...”
“... l’instrument d’une communication entre le Ciel et la Terre (GUEM).”
“ Liège comme matériau aux propriétés particulières (léger, isolant) : le liège produit directement par l'arbre est le “liège mâle”, crevassé et de moindre qualité ; on doit l'enlever, c'est l'opération de “démasclage“ qui se fait dès que le tronc atteint 70 cm de circonférence. Le nouveau liège qui se forme est le “liège femelle“ ou “de reproduction” ...”


Ces éléments forment un cycle à la fois organique, spirituel et mythologique.
Ils parlent du corps, de la matière, de l’âme, du temps, du changement, de l’identité… et surtout de ce qui relie le dedans et le dehors, le visible et l’invisible.
Ils sont porteurs d’un invisible à révéler.

Voilà le résultat d’un cheminement intérieur guidé et  impulsé par les rythmes et nuances de ma psyché, révélatrice d’une volonté de “mettre en image” et de comprendre le processus par lequel j'ai intégré ces expériences.






Sans titres (”Coquille Vide”). Négatif couleur 6x7 inches. Dimention et format variable.