Amour Été
2022 Montreuil
Mail à Darby-Mae le 12 novembre 2023
Chère Darby,
Nous nous sommes rencontrés l’été 2021, dans le Jura. Tu venais de New York et moi de Paris. Nous dansions lors d’un festival de musique. Je t’ai aperçue traverser la foule, nos regards se sont croisés, et je suis tombé amoureux de toi à cet instant. Cela faisait très longtemps que ça ne m’était pas arrivé. D’ailleurs, je n’y croyais plus : tu es venue me prouver le contraire, tu m’as redonné foi en l’amour.
Puis tu es passée me voir à Montreuil, et tu m’as donné envie de ressortir mon appareil photo et de te photographier. Le lendemain de ton arrivée, nous avons passé la journée ensemble. Le matin, j’ai chargé un film dans l’appareil, mais je me suis rendu compte très vite que je n’arrivais pas à te photographier : nous nous sentions mal à l’aise. Je crois qu’à ce moment-là, malgré l’enthousiasme de ce que nous vivions, nous n’étions pas vraiment disponibles l’un pour l’autre.
Le jour suivant, dans la matinée, un moment magique a eu lieu. Tu étais assise sur le matelas par terre devant la fenêtre, tu semblais apaisée. Les rayons du soleil se sont posés sur ta peau, tu ne bougeais plus, la lumière t’enveloppait.
Alors j’ai pris mon appareil photo et j’ai commencé à te photographier.
Malheureusement, après une ou deux prises, j’ai senti que quelque chose d’anormal se passait dans l’appareil. La pellicule semblait ne plus avancer. J’étais en train d’observer un instant magique à travers l’objectif, alors, plutôt que d’arrêter ou d’essayer de changer de pellicule, j’ai décidé de continuer, pris par un sentiment frénétique. Je pensais que le film allait peut-être avancer — tout du moins, je voulais le croire au fond de moi. Je refusais que ce moment s’arrête, que cette image disparaisse à tout jamais, que mon amour ne cesse.
Mais j’ai fini par m'arrêter, rempli à la fois de joie — de ce que je venais de voir — et de tristesse. Je savais que tu allais partir et que ce moment n’existerait plus.
J’ai mis du temps avant d’aller faire développer ces deux films après ton départ. Deux ans plus tard, lorsque je les ai récupérés au laboratoire photo, j’ai visualisé les images de la première pellicule, tout en étant très pressé de voir la deuxième. J’ai pu observer, sur les premières photos, le résultat de mon ressenti qui m’avait traversé à ce moment-là : un certain malaise apparaissait à l’image…
Puis j’ai visualisé la deuxième pellicule, pour enfin apercevoir les deux dernières images du film, qui représentaient ce moment lumineux tant attendu que je voulais revoir. Les deux images étaient malheureusement superposées, à cause du blocage de la pellicule.
Celle-là m’est apparue comme une évidence.
Écris-moi,
À très vite,
Olivier.
Chère Darby,
Nous nous sommes rencontrés l’été 2021, dans le Jura. Tu venais de New York et moi de Paris. Nous dansions lors d’un festival de musique. Je t’ai aperçue traverser la foule, nos regards se sont croisés, et je suis tombé amoureux de toi à cet instant. Cela faisait très longtemps que ça ne m’était pas arrivé. D’ailleurs, je n’y croyais plus : tu es venue me prouver le contraire, tu m’as redonné foi en l’amour.
Puis tu es passée me voir à Montreuil, et tu m’as donné envie de ressortir mon appareil photo et de te photographier. Le lendemain de ton arrivée, nous avons passé la journée ensemble. Le matin, j’ai chargé un film dans l’appareil, mais je me suis rendu compte très vite que je n’arrivais pas à te photographier : nous nous sentions mal à l’aise. Je crois qu’à ce moment-là, malgré l’enthousiasme de ce que nous vivions, nous n’étions pas vraiment disponibles l’un pour l’autre.
Le jour suivant, dans la matinée, un moment magique a eu lieu. Tu étais assise sur le matelas par terre devant la fenêtre, tu semblais apaisée. Les rayons du soleil se sont posés sur ta peau, tu ne bougeais plus, la lumière t’enveloppait.
Alors j’ai pris mon appareil photo et j’ai commencé à te photographier.
Malheureusement, après une ou deux prises, j’ai senti que quelque chose d’anormal se passait dans l’appareil. La pellicule semblait ne plus avancer. J’étais en train d’observer un instant magique à travers l’objectif, alors, plutôt que d’arrêter ou d’essayer de changer de pellicule, j’ai décidé de continuer, pris par un sentiment frénétique. Je pensais que le film allait peut-être avancer — tout du moins, je voulais le croire au fond de moi. Je refusais que ce moment s’arrête, que cette image disparaisse à tout jamais, que mon amour ne cesse.
Mais j’ai fini par m'arrêter, rempli à la fois de joie — de ce que je venais de voir — et de tristesse. Je savais que tu allais partir et que ce moment n’existerait plus.
J’ai mis du temps avant d’aller faire développer ces deux films après ton départ. Deux ans plus tard, lorsque je les ai récupérés au laboratoire photo, j’ai visualisé les images de la première pellicule, tout en étant très pressé de voir la deuxième. J’ai pu observer, sur les premières photos, le résultat de mon ressenti qui m’avait traversé à ce moment-là : un certain malaise apparaissait à l’image…
Puis j’ai visualisé la deuxième pellicule, pour enfin apercevoir les deux dernières images du film, qui représentaient ce moment lumineux tant attendu que je voulais revoir. Les deux images étaient malheureusement superposées, à cause du blocage de la pellicule.
Celle-là m’est apparue comme une évidence.
Écris-moi,
À très vite,
Olivier.

“Amour Été”. négatif 6x7 inches noir et blanc. Dimension variable. Montreuil 2022.
EN
Dear Darby,
We met in the summer of 2021, in the Jura. You were from New York, and I was from Paris. We were dancing at a music festival. I saw you making your way through the crowd, our eyes met, and I fell in love with you right then and there. It had been a very long time since that had happened to me. In fact, I’d stopped believing in it altogether—but you came along and proved me wrong; you restored my faith in love.
Then you came to visit me in Montreuil, and you made me want to dust off my camera and take pictures of you. The day after you arrived, we spent the whole day together. In the morning, I loaded a roll of film into the camera, but I quickly realized I couldn’t bring myself to take your picture—we both felt awkward. I think that at that moment, despite our excitement about what we were experiencing, we weren’t truly open to each other.
The next morning, a magical moment happened. You were sitting on the mattress on the floor in front of the window; you looked at peace. The sun’s rays fell on your skin; you weren’t moving, and the light enveloped you.
So I grabbed my camera and started taking pictures of you.
Unfortunately, after one or two shots, I sensed that something was wrong with the camera. The film seemed to have stopped advancing. I was witnessing a magical moment through the lens, so rather than stopping or trying to change the film, I decided to keep going, overcome by a frantic feeling. I thought the film might start moving again—or at least, deep down, I wanted to believe it would. I didn’t want that moment to end, that image to disappear forever, or my love to fade.
But I eventually stopped, filled with both joy—at what I’d just seen—and sadness. I knew you were going to leave and that this moment would no longer exist.
It took me a long time to get those two rolls of film developed after you left. Two years later, when I picked them up from the photo lab, I looked at the images from the first roll, all the while being very eager to see the second one. In the first photos, I could see the result of the emotions that had swept over me at that moment: a certain unease was evident in the image…
Then I looked at the second roll, finally catching a glimpse of the last two images on the film, which captured that long-awaited, luminous moment I’d been dying to see again. Unfortunately, the two images were superimposed on top of each other because the film had jammed.
That one struck me as obvious.
Write to me,
See you soon,
Olivier.